Prier… être dans le coeur de l’Unique depuis la création du monde

L’arrivée de l’hiver est souvent accompagnée d’une certaine appréhension. Je pense aux sans-abris, aux isolés, aux victimes des guerres et des violences de toutes sortes1

Et en même temps, j’entrevois une période propice à l’exploration intérieure et la méditation. Les jours qui raccourcissent, le ciel grisâtre, et la nature qui se prépare au grand sommeil régénérateur m’invitent à marquer une pause dans la succession des activités.  C’est une occasion de me mettre à l’écoute de l’Essentiel et de redécouvrir sa présence au fond de moi.  Et aussi d’expérimenter la puissance de transformation et de guérison de la prière, comme nous l’apprennent les danses de la paix.

Une amie me racontait dernièrement que sa mère s’était mise à réciter tous les jours l’« Ave Maria » pour chacun de ses enfants et petits-enfants. Elle trouvait cela étonnant car cette dévotion traditionnelle peut ressembler à un abaissement face à un Dieu courroucé. Je me suis alors souvenu que les premiers mots de cette prière sont ceux entendus intérieurement par Marie lors de la prise de conscience de sa mission, par l’entremise de l’ange Gabriel. Il lui aurait dit : « Shlama l’ki, Mariam, shlama », dans sa langue maternelle, l’araméen, ce que nous avons traduit par « Je te salue Marie (ou je te souhaite la paix) ». Le mot « shlama », qui correspond à « shalom » en hébreux et « salam » en arabe, parle plutôt de la reconnaissance qu’une personne est en contact avec la Source de toutes choses, et par extension qu’elle porte en elle une puissance de paix et de bien. Lors de la salutation par l’ange, Marie a donc compris qu’elle est dans le plan de la Présence Créatrice, de l’Amour, de la Réalité depuis la création du monde. Et quand la mère de mon amie récite cette prière à l’intention de ses enfants et de ses petits-enfants, n’énonce-t-elle pas aussi, que comme Marie, ils sont chacun dans le plan de Dieu depuis la création du monde ?

Neil Douglas Klotz2 indique que quand on se saluait avec les mots « shlama », « shalom » ou « salam » au Proche-Orient, c’était comme pour se souvenir que nous venons tous d’une même source et que nous y retournons : nous avons en commun l’origine et l’impermanence. Encore aujourd’hui, la salutation « salam aleykoum, waleykoum salam » est utilisée quotidiennement par les personnes d’origine arabe. Cela me fait un peu sourire quand je compare avec l’aspect un peu élémentaire de notre « bon-jour »…

On pense parfois que la prière est un ensemble de paroles de soumission visant à amadouer un Dieu versatile et oublieux. Mais la Présence Créatrice n’a pas besoin d’être influencée ou rappelée à l’ordre… Ainsi, quand j’assiste à une messe et qu’on commence par la prière pénitentielle « Seigneur, prend pitié ; O Christ prend pitié », je ne l’entend pas comme une supplication, mais comme une prise de conscience intérieure : « Seigneur, tu es pitié en moi : tu es déjà présent, même si je n’en ai pas conscience ».

Cette prise de conscience de la présence de Dieu est aussi au coeur de la prière du Zikar développée par Hazrat Inayat Khan.  Elle est constituée par la répétition (100 fois chaque fois !) de : « La el laha, el Allah hu », « el Allah hu », « Allah hu » et enfin « hu »3. Jean-Pierre David, qui nous l’avait instruite lors de l’école d’été soufie en juin dernier, nous expliquait qu’il correspondait aux quatre étapes :

  • Notre coeur s’ouvre au Bien-Aimé ;
  • Nous appelons la Présence à y entrer ;
  • La Présence nous dit « j’y suis déjà depuis toujours, mais tu ne me vois pas »
  • La Réalité seule subsiste quand l’égo s’efface.

Les nobles vérités enseignées par le Bouddha amènent des éléments de réponse à cette difficulté de voir Dieu malgré qu’il soit présent et d’atteindre l’Éveil. C’est l’attachement, le désir insatiable de posséder non seulement des biens matériels, mais aussi des biens spirituels, qui cause la souffrance. Comme le précise Pierre de Béthune4, le désir de posséder l’Éveil bloque toute possibilité d’Éveil. L’Éveil est toujours donné, mais jamais gagné. Pierre de Béthune propose alors une nouvelle interprétation du fameux mantra clôturant le soutra du coeur, « Gate, gate, paragate, parasamgate, bodhi swaha ». Il signifie « Aller, aller, aller vraiment, aller tout à fait, voilà l’éveil ! », plutôt que comme une invitation à aller vers l’Éveil.

Les pratiques spirituelles sont donc un travail continuel : il me faut sans cesse avancer en renonçant à m’attacher à ce que je perçois fortuitement. Cela signifie accueillir mes peurs et mon impermanence et aussi enlever inlassablement les nombreux voiles qui obscurcissent mon coeur. Qu’il s’agisse d’obstacles personnels ou que je porte pour d’autres, je me rends compte de la nécessité d’un travail continuel de guérison intérieure pour rester dans la gratitude5. Les pratiques liées à l’écoute de la respiration, des symptômes et des émotions sous-jacentes, m’aident grandement pour percevoir et traiter ce qui se manifeste.

Et n’est-ce pas finalement au-delà de tout désir que naît la véritable prière ? La véritable prière ne serait-elle pas alors ma capacité de bénédiction, couplée à l’action ? Bénédiction à propos de moi-même, d’une autre personne ou d’une situation, pouvoir percevoir sa réalité fondamentale au-delà de toute apparence, souffrance, déficience. Et pouvoir énoncer que cette la réalité fondamentale est dans le plan de la Présence Créatrice depuis la création du monde. Et aussi que cela est vrai dans l’instant, ce qui est le sens du mot « Amen », que mes grands-parents traduisaient par « Ainsi soit-il », que j’entends à présent « Il en est ainsi ».  Peut-être est-ce cela que Jésus voulait indiquer quand il disait que celui qui croit en lui ou comme lui6 fera des œuvres semblables, et aussi de plus grandes…

Philippe


1Je pense aussi en ce moment à toutes celles et ceux qui seront exclus du chômage au 1er janvier prochain suite aux récentes mesures gouvernementales.

2Voir son dernier livre « Revelations of the aramaic Jesus » à propos de la 7ème béatitude « Bienheureux les artisans de paix », p. 61

3Une introduction sur ce Zikar est par exemple disponible sur le site : https://sufimovementincanada.ca/practices/zikar-practice/

4Pierre de Béthune est moine bénédictin à l’abbaye Saint-André de Clerlande et spécialiste du bouddhisme zen. Il a publié une étude complète du fameux soutra du coeur, qui correspond en fait plutôt au coeur du grand sutra, l’essentiel de la Sagesse Transcendante.

5C’est le sens du travail de l’âme « soul work », qui peut prendre différente forme : j’apprécie particulièrement les pratiques araméennes basées sur des mots de Jésus, le grand guérisseur. Pour plus d’information sur le soul work, on peut se référer aux articles de Mariam Baker et Moineddin Jablonski, dans la foulée de l’intuition de Samuel Lewis : https://www.ruhaniat.org/index.php/spiritual-psychology-and-soulwork

6Jean 14:12. Cet extrait a malencontreusement été uniquement traduit en français par « Celui qui croit en moi… », ce qui est une interprétation orientée de l’araméen. Ce dernier peut tout autant signifier « en moi » que « comme moi ».

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